Nouveau péril pour l’Arctique : fuite de 20 000 tonnes de carburant en Sibérie

Environ 20 000 tonnes de diesel stockées dans un réservoir industriel ont été déversées sur la nature le 29 mai.
Norilsk

Le jour mondial de l’environnement vient de passer et malgré quelques victoires écologiques dans l’année (comme la dépollution de certaines villes lors des restrictions au mouvement), des véritables catastrophes écologiques surviennent partout au monde. En Russie septentrionale, un accident industriel, qualifié par Greenpeace comme étant de même envergure que celui du pétrolier Exxon Valdez, entraîne des conséquences funestes pour la nature depuis la semaine dernière.

Mercredi 3, le président russe, Vladimir Poutine, a déclaré l’état d’urgence dans la région de la Sibérie après qu’environ 21 000 tonnes de diesel stockées dans un réservoir industriel ont été déversées sur la nature. La fuite a initié vendredi dernier dans les installations d’une centrale thermoélectrique à proximité de la ville de Norilsk, dont les contenus polluants se sont écoulés sur la rivière Ambarnaïa, un cours d’eau tributaire de l’océan Arctique.

Depuis, des barrages flottants ont été installés pour contenir le liquide contaminé et les autorités locales ont été appelés au site pour éclaircir les causes et les responsables derrière l’incident. D’après premières informations, la fuite aurait été provoquée par un enfoncement des fondations du réservoir, dû au dégel du permafrost sur lequel il a été construit.

Un incident reporté dans les réseaux sociaux

D’après les premiers résultats de l’enquête, le 29 mai les fondations d’un réservoir de carburant dans le site industriel TPP-3 se sont fissurés dû à des glissements de terrain, provoquant la fuite de gazole et de lubrifiants, stockés pour l’apprivoisement continu de la station, confirmant ainsi les premières théories dégagées par les responsables des installations.

« Ce que nous pouvons suggérer, c’est qu’en raison des températures anormalement chaudes, un dégel du permafrost aurait conduit à l’affaissement partiel des supports sur lesquels repose le réservoir », déclarait alors Sergey Dyachenko, vice-président de Norilsk Nickel, dans un communiqué.

Les rapports initiaux de la presse avaient informé qu’une voiture avait pris feu à proximité de la cuve, mais n’ont pas notifié sur le déversement. Il fut après confirmé que l’incendie avait été provoqué par l’énorme quantité de carburant qui continuait à fuir depuis des heures vers la rivière Ambarnaïa.

Quelques jours après, les habitants proches à la zone de l’incident ont commencé à reporter des fortes odeurs et une lueur orangée du fleuve, pendant que d’autres démontraient comment un échantillon du liquide contaminé prenait feu dans des vidéos publiés en ligne. Ces témoignages se sont viralisées rapidement, mais la véritable ampleur de l’accident était toujours inconnue.

Au début de semaine, des images satellitales ont révélé l’avancée des carburants qui avaient transformé la rivière dans un fleuve rouge sang pour des dizaines de kilomètres. À certains points, la couche de polluants arrivait à une hauteur de 20 centimètres.

Poutine fustige le directoire de la centrale

Au même temps, le vice-président du gouvernement régional de Krasnoïarsk Anatoly Tsykalov, déclarait à RBC que les dommages environnementaux auraient pu être réduits si les responsables locaux leur avaient notifié plus tôt. « Si le cri d’urgence avait été lancé à bon temps, il aurait été possible d’envoyer du matériel plus tôt », dénonça-t-il. D’après lui, les ouvriers du site auraient aussi pu creuser un barrage dans les terrains annexes au réservoir pour empêcher le carburant d’arriver dans la rivière.

Mercredi, une réunion télévisée réunissant le mandataire russe, le patron de la société impliquée et les chefs des différents organismes locaux et fédéraux, a été convoquée par l’exécutif. Alexander Uss, gouverneur de la région de Krasnoïarsk, un immense territoire sibérien qui comprend le Norilsk pris la parole pour regretter qu’il n’eût découvert la gravité de la situation que par moyen des vidéos publiés par les habitants.

Visiblement irrité, Poutine a critiqué le directeur de la société pour ne pas avoir signalé l’incident promptement et pour avoir pris des actions tardives pour le contrôle de la fuite.

« Pour quoi est-ce que les agences fédérales n’ont pas eu d’avis sur l’incident que jusqu’après deux jours ? Sommes-nous censés apprendre de ce type de faits par moyen des réseaux sociaux ?», inquisita le président.

À son tour, le ministre des services d’urgence, Evgueni Zinichyev, informait à Poutine que des centaines de travailleurs d’urgence avaient été convoqués pour aider dans les travaux de rétablissement écologique. Lui-même suggéra au président de déclarer l’état d’urgence dans la région pour redoubler les efforts de nettoyage, proposition qui fut accepté par Vladimir Poutine, qui chargea le ministre en plus « d’organiser rapidement les travaux concernant la prévention de nouveaux effets négatifs sur l’environnement ».

Lorsque l’option de mettre à feu la fuite de carburant fut mise sur la table, le ministre de l’environnement a rapidement désestimé l’idée en assurant que « bruler une telle quantité de combustible » serait un « grand problème » pour la région arctique.

Des enquêtes criminelles ont été ouvertes dans le bureau du procureur général russe. De même forme, Comité d’enquête de la fédération a été convoqué à Norilsk pour déterminer les causes et les responsables derrière l’incident. Dès son arrivée, l’organe a mis en garde à vue l’administrateur de la centrale, Viatcheslav Starostin, accusé de négligence et transgression aux réglementations environnementales et qui sera restreint jusqu’au 31 juillet. Le directeur général de la Taimyr Energy Company a pour sa part reçu un avertissement.

L’entreprise déclara que des spécialistes avaient parvenu à bloquer la fuite du réservoir et contenir la partie du corps d’eau affectée. Depuis quelques jours, des techniciens pompent grandes d’eau polluée pour prévenir que les contaminants arrivent au lac Piassino, porte d’entrée fluviale à l’océan Arctique, mais plusieurs voix des spécialistes préviennent déjà que les dégâts à l’environnement seront majeurs.

Des contaminants qui répercuteront dans la nature sibérienne pendant des décennies

Vendredi, le ministre des urgences russe, Yevgeny Zinichev, reportait à l’agence TASS que l’équipe de nettoyage avait parvenu à extraire « 300 tonnes de carburant et lubrifiants ». D’après leurs informations, neuf barrages de plus de 1100 mètres de long ont été installés, dont sept d’entre eux sur la rivière Ambarnaïa et les deux autres à l’embouchure avec lac Piasnio.

De plus, 4 600 mètres carrés auraient été traités par moyen d’absorbants, pendant que plus de 3 000 tonnes de terre contaminée ont dû être retirés. Cependant, ces chiffres ne comptent que pour une partie très réduite des affectations.

Au total, une surface de 180 000 mètres carrés de terrain serait affectée, ainsi qu’un réservoir d’eau dans le district de Taimyrskii Dolgano-Nenetskii. Les études signalent également que près de 15 000 tonnes de liquide polluant ont atteint le système fluvial et 6 000 autres se sont écoulés dans les nappes phréatiques, bien que l’unité locale de l’agence sanitaire russe Rospotrebnadzor avait initialement affirmé que le sous-sol n’était pas contaminé. D’après le directeur adjoint des services de secoursMikhaïl Sarkov, ces dernières informations seraient davantage inquiétantes, étant donné que « si ce carburant passe sous la glace, il sera impossible de le récupérer ».

De plus, plusieurs spécialistes sont sceptiques de l’effectivité des barrages installés. « La bonne localisation du site ne signifie pas qu’aucun polluant n’a pénétré dans le lac », déclarait Alexei Knizhnikov, membre du Fonds mondial pour la nature (WWF) en Russie. « Malheureusement, les composants les plus toxiques du carburant diesel sont les aromatiques légers (benzène, toluène, éthylbenzène et xylène) qui, en quantités importantes, se dissolvent dans l’eau et ne peuvent en aucun cas être collectés par les barrières », informa-t-il. D’après lui, les dommages à la faune et aux autres ressources naturelles pourraient dépasser les 10 milliards de roubles (environ 130 millions d’euros).

D’autre part, le coordinateur des projets arctiques du WWF, Sergey Verkhovets, affirma que « les conséquences de tels accidents, en particulier dans le nord, se font sentir depuis longtemps. Cela signifie la mort de poissons, la contamination des plumes d’oiseaux et l’empoisonnement d’animaux ».

Dimitri Klokov, porte-parole de l’agence départementale de pêche de Rosrybolovstvo, déclara que l’évènement était une catastrophe écologique. « Il faudra des décennies pour rétablir l’équilibre écologique du réseau hydrographique Norilo-Pyasinsky affecté, » assura-t-il. Cette donnée fuit puis réaffirmée par la vice-ministre russe des ressources nationales et de l’environnement, Elena Panova, en conférence de presse jeudi dernier.

Les experts ont aussi exprimé la nécessité d’établir des contrôles de qualité de l’eau dans les cours affectés, notamment ceux à proximité de la Réserve du Grand Arctique.

Plus récemment, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo a offert l’aide des États-Unis dans les labeurs de néttoyage. Samedi 6, le fonctionnaire de l’administration Trump écrivait qu’il était « triste d’apprendre sur le déversement de carburant à Norilsk », et que « malgré nos désaccords, les États-Unis sont prêts à aider la Russie à atténuer cette catastrophe environnementale et à offrir notre expertise technique ».

Une entreprise historiquement polluante

Suite aux évènements les actions de Nornickel ont chuté de 8,7 % à Moscou et une réunion urgente du conseil d’administration de sa société mère, United Co. Rusal, a été convoquée. D’autre part, le président russe s’est réuni ce vendredi avec Vladimir Potanin, le plus grand actionnaire et directeur général de Nornickel et l’homme le plus riche de Russie avec une valeur nette de près de 20 milliards de dollars, d’après Forbes. Lors de la session, l’homme d’affaires assura que l’entreprise irait financer entièrement les opérations de nettoyage. 

Cependant, l’historique environnemental de Nornickel est plus sombre. Un rapport de 2015, signalait que les déversements continus de la compagnie avaient affecté grande partie de la faune du lac Piasino, qui présentait déjà des concentrations importantes de métaux lourds.

En 2016, une de ses usines métallurgiques a fuité des polluants qui ont devenu les rivières rouges et contaminé à nouveau le lac. En ce moment, l’entreprise a voulu nier les faits jusqu’à ce que des enquêtes fédérales ont été ordonnées.

Additionnellement, les fumées de ses usines encombrent l’air de Norilsk depuis des décennies, et font fréquemment l’objet de plaintes pour ses fortes odeurs sulfureuses. En 2018, la compagnie a été dénoncée par le périodique Barents Observer pour avoir produit la moitié des émissions de dioxyde de soufre dans le pays. Ce gaz est un des principaux contributeurs à la formation de pluies acides, qui endommagent à son tour les sols fertiles où elles tombent.

En 1994, l’Arctique russe avait déjà été gravement touché par un accident similaire, lorsqu’un oléoduc s’est fissuré déversant près de 110 000 tonnes d’hydrocarbures dans les terrains de la région du Komi. Depuis, Greenpeace a détecté plusieurs sites dans la zone qui sont toujours pollués.

Néanmoins, ni les accidents passés ni la marée noire géante de cette année semblent pouvoir changer les priorités du gouvernement russe concernant les grandes exploitations polluantes dans cette région. Ce lundi, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov assura que les extractions des ressources étaient « de plans importants qui continueront à être mis en œuvre » et qu’ils seraient également ambitieux, malgré chercher à être « dans le strict respect de toutes les normes écologiques et technologiques »

« L’exploitation de l’Arctique est nécessaire pour le développement de notre économie, pour le développement de la sphère sociale », déclara-t-il.

Norilsk, située à 2 900 km de Moscou et à 300 km du cercle arctique, est une ville d’à peine 180 000 habitants fondée aux débuts du XXè siècle comme centre d’exploitation des millions de tonnes de minerais sur lesquels elle repose. Près 60% de sa population prend part dans des activités industrielles, notamment celles de Norilsk Nickel, une des métallurgiques plus importantes de la fédération russe et le principal producteur de nickel, mondialement.

Près de la ville, quatre usines de la compagnie extraient environ un tiers du palladium employé, ainsi que 25% du platinum et 20% du nickel qui circule dans le globe. Pour cela, les postes dans ces établissements sont occupés les 24 heures, raison derrière le slogan « Norilsk ne dort jamais ». Dû à sa situation géographique, la grande quantité des produits essentiels arrivent par la voie aérienne, ce qui rend davantage plus onéreuse la vie en ville.

Malgré des dures conditions de travail, les ouvriers sont souvent séduits par des hauts salaires et des retraites à 45 ans. La compagnie assure de même que les routes de transport locales couvrent les nécessités de ses salariés.

Le changement climatique, une menace pour les infrastructures de Norilsk

Une ville Arctique, les fondations d’une grande quantité des bâtiments à Norilsk reposent sur du permafrost (ou pergélisol), du sol gelé en permanence qui compte pour près du 50% des superficies sibériennes. Dans des conditions normales, le permafrost est imperméable et suffisamment solide pour servir de support à des structures de plusieurs étages.

Or, le réchauffement vécu globalement ces dernières années entraine une fonte des couches supérieures du permafrost qui n’était pas attendue jusqu’à 2090. Depuis, les affaissements et endommagements aux structures de plusieurs constructions à Norilsk se sont multipliés. En 2019, la Russie a connu un hiver exceptionnellement chaud, avec des hautes températures qui ont battu plusieurs records. Dans certaines régions, la neige n’est pratiquement pas tombée.

Après le récent incident, les autorités russes ont ordonné la vérification structurelle des installations industrielles à Norilsk. Depuis, Norilsk Nickel a trouvé de légères fissures dans un deuxième réservoir à la vicinité de celui collapsé samedi le 29 mai. L’entreprise pompe déjà le carburant de cette cuve endommagée pour prévenir des nouvelles fuites.

« Compte tenu des problèmes liés au permafrost, les contrôles de ces réservoirs devraient être effectués plus souvent », déclarait peu après Vladimir Chuprov, directeur à Greenpeace Russie.

D’après l’entreprise, le réservoir accidenté avait été examiné lors de la dernière inspection générale, en 2018. Cependant, l’agence résponsable du contrôle, Rostejnadzor, a informé qu’elle n’avait pas eu accès au réservoir de la société depuis 2016, dans la mesure où l’entreprise avait déclaré qu’elle était en cours de réparation. Entre 2017 et 2020, cette entité a effectué plusieurs inspections dans plusieurs constructions appartenant à Norilsk Nickel et lui a imposé amendes de plus de 3 millions de roubles (40 000 euros).

Source de l’image : www.nsenergybusiness.com